Par Caroline Lavoie
Me voici à la moitié de ma quarantaine (ou plutôt « quatorzaine ») mandatée par la loi depuis quelques jours au Canada. En Éthiopie depuis le tout début mars, je me trouvais en parfaite sécurité, dans un logement d’ambassade, en compagnie de proches. Là-bas, seuls quelques rares cas étaient rapportés.
Le 16 mars, discours coup de poing de Monsieur Trudeau : « Rentrez tous au pays le plus vite possible! » nous enjoint-il. « Malgré la totale absence de danger immédiat, là où je me trouve? » ai-je été tentée de lui répondre. Pendant plusieurs jours, j’ai résisté à l’idée de me précipiter d’un endroit peu touché, l’Éthiopie, vers un pays où la pandémie frappait de plein fouet, le Canada. Et quel meilleur endroit pour attraper la COVID-19 que dans un avion, où l’on respire dans un espace confiné le même air que des dizaines de personnes entassées comme des sardines?
Mais bon… Les nouvelles alarmantes martelées quotidiennement, le départ de tout le monde autour de moi, et la perspective de passer des mois loin de chez soi, sans protection légale, ont fini par faire leur chemin. Je me suis retrouvée à l’aéroport international de Bolé le 23 mars, billet en main pour le vol direct d’Ethiopian Airlines pour Toronto.

Dans les files pour l’embarquement, je laisse un mètre entre moi et mon prédécesseur. Des passagers protestent et me prient d’avancer plus vite. Au moins, on nous prend notre température à l’aide de ce petit fusil, même si des passagers passent à côté sans s’arrêter…
Dans l’avion, plein à craquer, il faut oublier la distanciation sociale! Mon coude touche celui de mon voisin à tout moment. Il me parle, son visage à trente centimètres du mien, et me montre des photos de sa blonde nigérienne. Je hoche la tête en me couvrant la bouche et le nez de mon châle. De crainte de me montrer impolie, je fais semblant de dormir pendant la presque totalité du vol de seize heures…
Arrivée à l’aéroport Pearson, c’est presque business as usual! Quelques employés avec gants et masques nous distribuent un papier avec les symptômes et un numéro de téléphone, en nous disant qu’il faut se mettre en quarantaine pendant 14 jours. Le flot de voyageurs est continu et personne ne fait vraiment attention. On prend le papier en hochant la tête. À l’immigration, on pèse sur « OK » quand la machine nous demande de nous isoler. Personne ne prend notre température.
Ensuite, nous sommes relâchés dans la nature. Certains prennent des vols de correspondance vers Ottawa ou ailleurs. À l’aéroport d’Ottawa, même chose, il n’y a pratiquement personne. Pourquoi ne pas simplement nous faire passer un test de dépistage? J’aimerais bien le savoir, si je l’ai attrapé, ce fichu virus!
Comme mon appartement est loué, j’essaie d’abord de prendre un logement sur Airbnb ou d’aller à l’hôtel. Mais là, on me traite comme une pestiférée! Quel contraste avec la désinvolture dans les aéroports! Heureusement, ma locataire décide de partir prématurément, de crainte de ne pouvoir franchir les frontières provinciales, qui vont fermer sous peu, selon les rumeurs.
Voilà l’histoire d’une bonne citoyenne qui écoute les injonctions de son gouvernement, mais qui atterrit dans un contexte de manque de préparation flagrant, sans dépistage, sans contrôles, et sans systèmes pour ceux et celles qui n’ont pas de chez soi où retourner. Sans suivi non plus, jusqu’ici. M’enfin… comme dirait Gaston Lagaffe, prenons tout cela avec un brin d’humour, pour rire un peu, pendant que nous ne pouvons pas mettre le nez dehors.
