Par Chantal Gaudreault (3 fois petite fille d’Herman)
Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère me racontait l’histoire de son grand-père avec beaucoup de passion et de conviction. Ses émotions étaient véhiculées par le fait qu’il avait immigré de l’Allemagne pour s’établir au Canada, au milieu du 19e siècle. Elle insistait sur certains événements dramatiques, comme le voyage long et tumultueux voyage, et le départ de la famille sur un petit bateau avec quelques vêtements dissimulés dans un coffre en bois, de la nourriture et un gros miroir. Des passagers seraient décédés pendant le voyage et on aurait jeté les corps à la mer. Le récit de ces événements évoquait en moi des sentiments terrifiants, étant donné qu’à l’époque, il fallait très peu d’information pour susciter de la stupéfaction.

Les Thorbahns ont vécu au 71, avenue King Edward, de 1870 à 1901. En consultant des cartes anciennes, je constate qu’il y avait un impressionnant conglomérat de bâtiments derrière la maison où on préparait la viande pour la vendre en boucherie. Ces bâtiments sont identifiés comme un abattoir, une usine de saucisses, un fumoir et une chambre froide. La maison a été détruite pour la création du parc King Edward par la Commission d’amélioration d’Ottawa autour de 1901.

Au fil du temps, j’ai appris quelques fragments de l’histoire de Theodor Friedrich Hermann Thorbahn (1841-1898). Ma grand-mère, Mathilde Rochon, parvenait à me décrire un peu plus son tempérament et me parlait de ses aspirations. Finalement, je n’en savais pas vraiment beaucoup plus sur ce personnage mystérieux, sauf qu’il était belliqueux envers ses proches, très généreux pour sa communauté et très hostile à la religion catholique (il était luthérien). Pourtant, il avait épousé une Canadienne française pure laine et très catholique en plus! Elle se nommait Odile Viau et était originaire de la région de Montréal. Grand-Mère Mathilde me disait aussi qu’Hermann s’était bien établi à Ottawa et avait ouvert une boucherie spécialisée dans la viande de porc ayant pignon sur une rue du marché By.
Un peu plus tard, j’ai su qu’il avait donné une somme d’argent considérable à la communauté allemande pour bâtir l’église luthérienne Saint-Paul, sise sur la rue Wilbrod, au coin de l’avenue King Edward. Grand-mère ne donnait presque aucun détail sur la famille, sauf que son grand-père avait une sœur ayant épousé un dénommé Moeser. De temps en temps, elle me décrivait la maison de pierres que son grand-père avait fait construire au 71, avenue King (King Edward) coin Botelier. C’était une rareté dans le quartier puisque la plupart des maisons étaient en bois à l’époque. Aussi, il me semble que ma grand-mère ne visitait pas très souvent Hermann et Odile, mais elle se rappelait qu’elle aimait bien courir sur l’immense véranda qui entourait leur maison Et puis, très souvent un souvenir hideux refaisait surface et elle me confiait qu’elle avait vu chez son grand-père des fermiers jeter à la rivière (Rideau) des tonnes de patates restées invendues.
Bref, les détails mentionnés ci-haut sont les seuls qui m’ont été transmis par la petite-fille de Hermann Thorbahn, jusqu’au jour où en mettant de l’ordre dans un placard, j’ai trouvé une grosse boîte de photos qui appartenait à ma grand-tante Alice Rochon. À partir de ce moment, l’histoire d’Hermann Thorbahn bascule et se corse…
Je trouve dans cette boîte une panoplie de documents et de photos, plusieurs directement reliés à la famille Thorbahn. Parmi les photos, il y en a une sur verre de la maison au 71, avenue King. La description détaillée transmise par ma grand-mère correspond tout à fait à ce que je vois sur la photo. Une belle et grande maison à deux étages, en pierres grises, entourée d’une véranda avec des colonnes et une balustrade en bois peints en blanc, trois cheminées de briques et, à l’arrière de la maison, une remise en bois. Pour l’époque, cette maison se caractérise comme étant « bourgeoise » par rapport à celles du quartier.
De plus, je trouve des découpures de journaux et, dans la section « nécrologie », il y a l’avis de décès d’Hermann. Finalement, je connais la cause de son décès : cancer de la gorge. Dans mes découvertes subséquentes, il y a de nombreuses photos d’Hermann, de son épouse Odile, de sa fille Mathilde, de son frère Carl, de ses sœurs Johanna, de Caroline, de Sophie, de Christina, de son père Johann Johachim… La plupart des photos sont identifiées et toutes ces trouvailles m’incitent d’autant plus à commencer mon arbre généalogique en bonne et due forme.
Et voici que j’apprends à démasquer l’univers Thorbahn, car une foule de données et de messages m’inondent et dans ce charivari, je parviens à faire de l’ordre là aussi. Enfin, ce qui reste pour moi de plus mystérieux est la découverte d’une inscription au registre du Cimetière Beechwood qui mentionne le nom de Christian Thorbahn, oncle d’Herman Thorbahn, habitant le 71, avenue King, décédé à l’âge vénérable de 95 ans le 4 septembre 1890. L’oncle ne paraît pas dans les recensements, et ma grand-mère n’a jamais mentionné son existence… À suivre…
